L’Ukraine c’est nous !

Strade, 3 février 2014, le HuffingtonPost, 3 février 2014

1. Comme l’a dit l’ancien conseiller de Vaclav Havel, Tomáš Sedláček, ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine est « une révolution majeure sur le continent européen ». Cela concerne tous les Européens. Pas seulement les Ukrainiens.

2. Contrairement à ce qu’affirme Vladimir Poutine, l’accord russo-ukrainien de décembre dernier est un exemple parfait d’un accord conditionné. Le prix du gaz peut être revu unilatéralement tous les trois mois, les versements des tranches d’aide suspendus. Cela vient d’ailleurs de se produire. Il équivaut à une véritable mise sous tutelle de l’Ukraine par la Russie. La Russie interfère donc bel et bien dans les affaires ukrainiennes. Pesamment.

 » La dictature parfaite aurait les apparences de la démocratie,

une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader. » 1

3. Continuer, comme le fait l’Union européenne, à feindre de pouvoir traiter avec la Russie comme avec un Etat démocratique est suicidaire. D’ors-et-déjà plus aucun spécialiste de la Russie digne de ce nom n’ose qualifier ce régime de démocratique. Le temps est venu de le définir clairement pour ce qu’il est. Un régime autoritaire aux mains des structures de forces (silovicratie), où l’arbitraire est institutionnalisé.

4. L’Ukraine d’aujourd’hui n’est pas la Pologne d’hier, la Russie de Poutine n’est pas l’URSS de Gorbatchev et il n’y a rien chez Ianoukovitch qui rappelle de près ou de loin le patriotisme tragique d’un Jaruzelski.

5. Viktor Ianoukovitch n’est pas un homme libre. Son élection à la Présidence de la République n’a pas effacé son passé pénal. A Moscou moins qu’ailleurs.
6. La division de l’Ukraine n’est pas géographique. Elle est politique. D’un côté un régime prédateur et autocratique et ses affidés, de l’autre les victimes innombrables de ce système.

7. Les décisions prises ces derniers jours à Kiev (amnistie, démission du Premier ministre, …) sont jusqu’ici purement cosmétiques. Elles ne préfigurent en rien un début de sortie de crise.

8. Contrairement à ce qu’a affirmé Adam Michnik, opposant historique au régime communiste polonais pour qui « l’Union européenne (aurait) fait tout son possible. Qu’aurait-elle pu faire de plus ? (…) 2», l’Union européenne n’a encore rien fait de substantiel.

Après la Croatie, la Bosnie, la Géorgie, … c’est encore une fois de l’autre côté de l’Atlantique (USA et Canada) que l’on prend la juste mesure de la gravité de la situation. A l’exception de quelques Etats membres, Pologne et pays baltes en tête (vive l’élargissement à l’est !), l’Union européenne a choisi à nouveau l’attentisme. Cela ne peut plus durer. L’Union, comme le souhaitent déjà certains Etats membres 3, pourrait immédiatement décider de :

  • geler, avec effet immédiat, les avoirs de personnalités politiques et d’oligarques de premier plan, tels, notamment, le Premier ministre sortant Mykola Azarov et sa famille ; le ministre de l’Intérieur Vitaliy Zakharchenko ; le ministre des Affaires Etrangères Leonid Kozhara ; le premier vice-Premier ministre Serguï Arbouzov ; les frères Andryi et Sergiy Kluiev et leurs familles ; Rinat Akhmetov ; l’ami de Poutine et chef du mouvement « le choix ukrainien » Viktor Medvedchuk ; Dmytro Firtach ; Oleksandr Ianoukovitch et sa famille ;
  • interdire, avec effet immédiat, à ces mêmes personnes d’entrer et de séjourner sur l’ensemble du territoire de l’Union ;
  • instruire dans les plus brefs délais une enquête sur les banques européennes qui ont ouvert leurs portes et leurs coffres à des personnalités ukrainiennes qui n’ont pas déclaré leurs activités politiques, directes ou indirectes ;
  • formuler, sur base de l’expérience de Kaliningrad, des propositions permettant de prendre en compte les intérêts spécifiques des populations russes et ukrainiennes des zones frontalières des deux pays ;
  • offrir au Président Ianoukovitch, s’il le souhaite, l’asile dans un pays de l’Union européenne ;
  • proposer à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe d’instituer une Commission d’enquête sur les exactions commises par les forces de l’ordre à l’encontre des citoyens ukrainiens de Maidan ;
  • établir avec le FMI une cellule de crise chargée d’élaborer une proposition de plan d’aide d’urgence à l’Ukraine, alternatif à celui établi avec la Russie ;
  • proposer aux autorités et à l’opposition ukrainiennes d’intégrer dans leur scénario de sortie de crise l’organisation au printemps prochain, sous la supervision directe de l’OSCE et du Conseil de l’Europe, d’un référendum pour décider de la signature de l’Accord d’Association avec l’UE ou de l’Accord d’Union douanière avec la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan, ce afin que la décision prise soit celle de l’ensemble du peuple ukrainien et non de l’une ou l’autre formation politique.

Last but not least, déclarer sans ambiguité aucune que l’Ukraine a, comme tous les Etats européens démocratiques qui le souhaitent, vocation à devenir membre de l’Union européenne.

Un sursaut de l’Union européenne est indispensable. Sous peine de consigner l’Europe à ces nouvelles gens raisonnables qui, rêvant d’un nouveau Yalta, ont déjà décrété que les Ukrainiens n’avaient que le droit d’abandonner leurs idéaux d’Etat de Droit, de démocratie et de liberté et de se soumettre au modèle d’une dictature affublée d’oripeaux démocratiques. Sans la défense, aujourd’hui en Ukraine, des valeurs qui sont au fondement du projet européen, sans un sursaut de dignité, l’Europe se condamne à d’infinies et stériles lamentations devant la montée des sentiments anti-européens.

 

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Notes:

  1. Aldous Huxley, « Le Meilleur des Mondes », 1932
  2. « On a gift to Putin and a signal to Yanukovych », The Day, December 26, 2013
  3. Croatie, Lettonie, Lituanie, Pays-Bas et Roumanie

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