Dans l’ombre des populismes, les fossoyeurs de l’Europe

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Strade, 23 novembre 2016, Graspe numéro 31, juillet 2017

Notre propos n’est pas, ici, de décrypter tout ce qui concourt à la montée des populismes, de gauche ou de droite, dans nombre de pays membres de l’Union européenne : chômage, déclassement social, insécurité, mondialisation, migrations, terrorisme, vieillissement de la population, … Tous ces facteurs ne nous disent, en définitive, rien sur le pourquoi de cette utilisation, bien au-delà des seuls partis populistes, de l’Europe comme bouc-émissaire de toutes ces questions auxquelles les pays européens et l’Union européenne peinent à répondre.

Notre conviction est que dans l’ombre du populisme dans toutes ses déclinaisons européennes, au-delà et en-deça des terreaux variés où il s’épanouit, de grandes forces sont à l’oeuvre. Elles se nourrissent de ces populismes tout autant qu’elles le nourrissent depuis quelques décennies déjà.

Ces forces, souvent constituées en véritables castes, se perçoivent, consciemment ou inconsciemment, mais à juste titre, comme les déclassés de demain. Elles résistent donc, de toutes leurs forces, prêtes à tout, y compris, comme à d’autres moments tragiques de l’histoire européenne, à la politique du pire. Elles ont trouvé dans la décrédibilisation ad nauseam du projet européen leur drapeau, dans les partis populistes qui le portent leur meilleur ennemi, dans la partition jouée de concert avec eux le meilleur moyen de sauvegarder leurs pouvoirs et leurs rentes de position. En femmes et hommes du monde, leur musique est discrète, leurs armes de prédilection sont l’inertie, l’obstruction et les fausses bonnes idées.

Une armée de plus de 100.000 hommes et femmes

C’est dans les lieux feutrés des corps diplomatiques des Etats membres de l’Union européenne que réside le noyau dur de cette réaction anti-européenne. Forgés dans les mêmes moules, trempés par des rites communs, rendus familiers les uns des autres par de fréquentes réunions communes et par la participation aux innombrables cocktails et autres pince-fesses qui ponctuent les activités diplomatiques, soudés au sommet de leur pyramide respective dans le grand entonnoir des affaires européennes constitué par le Conseil Affaires générales et le Comité des Représentants Permanents (Coreper) à Bruxelles, porteurs d’une vision largement partagée de leur fonction et de son avenir, cette « armée » européenne de plus 100.000 hommes et femmes, représente la force la plus compacte et, partant, la plus puissante dans l’opération de dénigrement et de sabotage du projet européen.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Longtemps, nos diplomates ont pu s’enorgueillir, souvent à juste titre, d’être à la pointe du combat pour l’intégration européenne. Même s’il est vrai que cette posture était d’autant plus commode qu’à chaque étape de la communautarisation de secteurs toujours plus larges de la vie économique, sociale et politique, ils renforçaient leurs propres pouvoirs. Mais ces temps sont bel et bien révolus car, aujourd’hui, c’est dans une large mesure de la communautarisation de parties importantes de leurs compétences et prérogatives que dépend le futur de l’Europe.

Nos diplomates ne l’ignorent pas. Tout comme ils sont conscients de l’écart toujours plus manifeste entre le rôle prétendument joué et celui joué effectivement par chacun des Etats membres de l’UE, y compris les plus grands d’entre eux, dans le grand jeu des relations internationales.

Ils auraient pu s’atteler à l’émergence progressive d’une Europe des Affaires Etrangères et de la Défense. Mais, comme en d’autres contextes historiques où les Saint-John Perse n’étaient pas légion, ils ont préféré garantir la pérennité de leurs prérogatives, de leurs privilèges et de leur habitus et opté, en toute conscience, pour le torpillage de toute tentative de communautarisation, même partielle, de leurs compétences. Trois exemples, parmi d’autres, l’illustrent de façon emblématique.

L’espace Schengen

En 1995, sept Etats membres de l’Union signaient les accords de Schengen. Deux ans plus tard, lors de la négociation du Traité d’Amsterdam, la convention d’application et les règlementations afférentes étaient introduites dans le droit de l’Union européenne. En 2016, vingt ans plus tard et alors que 22 Etats membres font désormais partie de cet espace de libre circulation, l’Union européenne ne dispose toujours pas d’un corps consulaire commun.

Brexit

Le Brexit mais aussi la dérive hongroise et les errements polonais démontrent ce qui était patent depuis longtemps. Le moteur européen ne peut faire l’économie d’une boîte de vitesse. Avec au moins deux vitesses : celle d’une grande Europe, l’Europe des quatre libertés d’où disparaitrait la notion d’ « union toujours plus étroite » et celle d’une Europe resserrée autour de la monnaie unique et d’une intégration économique et fiscale à parachever d’une part, d’une politique étrangère et de sécurité commune à bâtir d’autre part. Nos corps diplomatiques étaient aux premières loges pour le comprendre et en responsabilité avec les politiques pour conjurer le triste scénario que nous connaissons aujourd’hui. Ils le sont toujours. Pourtant, à voir la convoitise avec laquelle certains rêvent, par exemple, de s’emparer de la future dépouille de la City pour la transférer à Francfort, Milan ou Paris, ou leurs attaques contre l’utilisation de l’anglais, force est de constater que ce sont bien les réflexes de boutiquier national qui semblent encore prévaloir, au détriment de l’intérêt européen.

La défense européenne

A Bratislava, il y a peu, l’Europe aurait, nous dit-on, pris d’importantes décisions dans le domaine de sa sécurité et de sa défense. La réalité est malheureusement toute autre. Cette initiative n’aura, comme les précédentes, aucun lendemain sinon celui d’alimenter encore et toujours les illusions. Qui mieux que nos diplomates qui ont été depuis le début au cœur du processus de la construction européenne ne sait que, pour fonctionner, une initiative d’intégration doit, quel que soit son champ d’application, répondre à certaines conditions : à savoir une gestion par un organe indépendant des Etats (la Commission), des mécanismes de décision effectifs (avec le bannissement de la règle de l’unanimité), une définition des priorités et un contrôle de l’action de la Commission par le Conseil (les Etats) et les citoyens (le Parlement européen) et, last but not least, un objectif clair et identifiable par le plus grand nombre.

A y regarder de près, la récente initiative en matière de politique européenne de défense ne répond à aucun de ces critères. L’objectif est extrêmement limité et totalement illisible pour les citoyens. Son objectif phare – la création de battle groups, n’est rien moins qu’une fumisterie. De telles forces existent déjà (l’Eurocorps en particulier) et elles n’ont pratiquement jamais été déployées en raison, précisément, de l’absence d’institutions politiques légitimes et efficaces en mesure d’en décider et d’en gérer politiquement l’emploi.

De puissants alliés

Dans cette grande et savante opération de sabotage de la construction européenne, nos diplomates ne sont bien sûr pas seuls. Ils peuvent compter sur des alliés solides au premier rang desquels la constellation des industries nationales de l’armement, jalouses de leurs chasses gardées, profondément attachées à leurs rentes de position, souvent confortablement installées dans une logique de socialisation des coûts de recherche/développement et de commercialisation et de privatisation des bénéfices. Ces forces n’ont point besoin de porte-parole. Leur sont acquis, d’office, une pléthorique armée de journalistes qu’un réel « passage à l’Europe » avec ce que cela comporterait en terme de journalisme d’investigation, de décryptage des enjeux européens et de sérieuse chronique parlementaire et institutionnelle européenne transformerait de déclassés en puissance en déclassés tout court.

Face à cette puissante « coalition of (non) willing », une classe politique sans projet, sans ligne politique, naviguant à vue, au jour le jour, subalterne à cette puissante coalition de corps constitués, renforcée par quelques phalanges d’idiots utiles, y compris parmi les héraults de la cause européenne, certains extatiques devant le plat réchauffé des battle groups, d’autres succombant à nouveau aux sirènes des modèles parfaits, Etats-Unis d’Europe ou République européenne.

Cette coalition a, bien évidemment, d’autres alliés : dans le secteur bancaire, toujours très national, dans d’autres secteurs de la haute administration d’Etat, dans cette grande industrie qui doit une bonne partie de sa prospérité à sa contiguïté avec les plus hautes sphères étatiques. Mais à trop raffiner l’analyse, nous risquerions de perdre de vue le cœur opérationnel de cette grande force réactionnaire qui irradie, à des degrés divers et sous des formes variées, tous les pays membres de l’Union européenne ou, pour reprendre Clausewitz, de ne pas bien comprendre qui est le véritable ennemi de l’Europe.

Si ce constat est juste, les conclusions s’imposent d’elles-mêmes. Il s’agit, en premier lieu, de donner aux gouvernements des Etats membres et, par la même occasion, à leur parlement respectif, la maîtrise du processus législatif européen. L’urgence absolue est donc celle d’émanciper, finalement, la représentation des Etats au sein des institutions européennes de l’emprise des appareils diplomatiques nationaux. Pour ce faire, la priorité des priorités doit être la politisation et l’institutionnalisation de l’actuel Conseil (des ministres), en le transformant en une véritable institution, en un Sénat européen, siégeant chaque semaine à Bruxelles avec des débats, des rapports, des résolutions et des votes publics.

Avec, bien sûr, à l’esprit l’équilibre des pouvoirs entre les trois institutions, la question de la légitimité et de la force de l’exécutif européen doit également figurer au premier rang des priorités. En cohérence avec la reconnaissance du caractère bicaméral de la représentation européenne confortée par l’affirmation de ce Sénat européen, il convient de reconnaître l’impraticabilité du scénario actuel où seul le Parlement européen est en charge de la désignation de l’exécutif, et opter pour un système présidentiel avec l’élection au suffrage universel du Président de la Commission européenne.

Enfin, en matière d’intégration européenne dans le domaine de la défense, il est indispensable de reconnaître qu’il existe un seuil minimal en-deça duquel toute initiative en ce domaine est parfaitement illusoire. Ce seuil peut être défini par le respect de trois critères : un outil réellement commun – une armée européenne commune composée d’officiers et de soldats européens et non un conglomérat de contingents nationaux ; une autorité politique supranationale unique responsable de l’outil commun – le président de la Commission européenne assisté par un commissaire ad hoc ; une autorité dotée de la plus haute légitimité politique chargée de ratifier la décision de l’emploi de l’outil commun – le Conseil des chefs d’Etat et de gouvernement des pays concernés constitué en Haut Conseil européen de Sécurité.

A n’en pas douter, les corps diplomatiques des Etats membres et les grands groupes de l’industrie de la défense ont très bien compris qu’une avancée sérieuse en matière de défense européenne commune impliquerait, irrémédiablement, la mise en œuvre progressive d’une réelle politique étrangère commune, la constitution progressive d’un corps diplomatique commun et d’une industrie de la défense commune et donc la fin des petits (et des grands) arrangements entre les premiers et les seconds, au détriment des intérêts et de la sécurité de l’Europe et de ses citoyens.

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3 thoughts on “Dans l’ombre des populismes, les fossoyeurs de l’Europe

  1. Bonsoir Monsieur Dupuis,

    Article fort intéressant, bravo? Serais ravi de m’entretenir avec vous de ce sujet (06 44 17 06 88).
    Vous écrivez : « d’autres succombant à nouveau aux sirènes des modèles parfaits, Etats-Unis d’Europe ou République européenne ». Je défends l’idée de République européenne » depuis au moins le printemps 2014 (élections européennes), lorsque PACE a publié en français et en allemand son ouvrage « Donne une voix à l’Europe », préfacé p

  2. Je pensais que mon premier message avait disparu mais non, il était seulement parti précipitamment. Je le reprends donc : … préfacé par Guy Verhofstadt (http://fr.calameo.com/books/00338473355ee79d6d463, page 23, et http://fr.calameo.com/books/0033847330a6dfc37ae50). Il ne s’agit pas pour moi de succomber à un modèle parfait (l’Europe doit continuer à se construire progressivement) mais de trouver un nom qui « claque » un peu, qui ait plus de résonance que « union » et fasse moins modèle américain que « Etats-Unis d’Europe ». Voilà, c’est tout. Et en anglais, je propose de l’appeler « European Commonwealth » (et non « European Republic ») car « Common wealth » a le même sens, selon Pace, que « Res Publica ». Mais tout ceci est évidemment discutable. Bien cordialement. Philippe

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