Vitaly Markiv. Coupable quoi qu’il arrive

Le procès de Vitaly Markiv révèle les failles du système judiciaire italien.

Olivier Dupuis et Carmelo Palma

Linkiesta, 29 octobre 2020

Le soldat italo-ukrainien Vitaly Markiv a été condamné en première instance à Pavie (Italie) pour le meurtre du photojournaliste Andrea Rocchelli. Cependant, tout au long du procès, l’unique preuve de la culpabilité du soldat qui a été avancée repose sur un simple constat : en tant que soldat ukrainien, il serait forcément fasciste

Le procès en appel de Vitaly Markiv, citoyen italo-ukrainien et soldat de la Garde nationale de l’Ukraine, s’est ouvert à Milan. Il a été condamné en première instance à Pavie pour le meurtre d’Andrea Rocchelli, photojournaliste italien, et d’Andrej Mironov, dissident et défenseur des droits humains russe, ainsi que pour avoir blessé William Roguelon, photographe français, survenus le 24 mai 2014 dans une zone de l’Ukraine alors occupée par les séparatistes pro-russes.

Il est notamment accusé d’avoir participé à une attaque organisée contre des journalistes « trop curieux ». Depuis son point d’observation situé sur une colline à environ 1 800 mètres des victimes, Vitaly Markiv aurait reconnu les journalistes et aurait fait déclencher des tirs pour les tuer, alors que ces derniers prenaient des clichés à proximité d’une usine devenue une base des séparatistes pro-russes.

L’accusation repose sur un « aveu » extrajudiciaire fait par Vitaly Markiv à Marcello Fauci, journaliste italien. C’est cet aveu, repris dans un article rédigé sous la forme d’une interview par Ilaria Morani, puis publié sur le site du Corriere della Sera, qui a convaincu les accusateurs de la culpabilité de Vitaly Markiv. Culpabilité que les journalistes, eux, ne semblaient pas avoir remarquée puisque Marcello Fauci a par la suite continué à côtoyer Vitaly Markiv, à lui rendre visite à l’hôpital et à lui demander de l’aide pour se procurer un gilet pare-balles, que le soldat ukrainien lui a ensuite fourni.

Il ressort de l’interview que Vitaly Markiv invite ses interlocuteurs à ne pas s’approcher de la ligne de front et qu’il cite la mort d’Andrea Rocchelli et d’Andrej Mironov pour illustrer la dangerosité de cette situation où l’artillerie lourde était utilisée, où il n’y avait pas de front délimité et où les actions militaires étaient dispersées en attente d’une attaque finale sur la ville de Sloviansk (Ukraine), alors occupée par les séparatistes.

Au cours de son procès en première instance, lorsqu’il est interrogé à propos de l’interview dans laquelle lui est conféré (à tort) le grade de capitaine, Vitaly Markiv reconnaît avoir parlé avec Marcello Fauci, mais que c’est ce dernier qui lui a appris la mort des journalistes, dont il ne savait rien. Quoiqu’il en soit, pendant des années personne n’a saisi de sens caché dans cette interview, jusqu’à ce que le parquet de Pavie décide d’y voir l’aveu d’un crime. Vitaly Markiv a été arrêté le 30 juin 2017 à son arrivée en Italie. Il était venu rendre visite à sa mère qui vit dans la région des Marches, où il a également vécu de nombreuses années.

Au cours de ce second procès et à l’instar du premier, il est clair que les accusateurs, les avocats de la partie civile, la Federazione Nazionale Stampa Italiana (syndicat unitaire des journalistes italiens) et les journalistes éminents qui ont épousé la cause de la culpabilité ne se soucient pas de savoir si Vitaly Markiv a commis ce meurtre ou non ; tout ce qui compte, c’est qu’il soit reconnu coupable afin de venger la mort d’Andrea Rocchelli.

En revanche, l’association russe Memorial, dont faisait partie Andrej Mironov, a formé un groupe de travail international et indépendant qui a étudié les actes du procès en première instance. Ce groupe est arrivé à des conclusions très critiques quant à la superficialité de l’analyse du contexte de guerre dans lequel Andrea Rocchelli et Andrej Mironov sont morts (le long de ce qui était la ligne de front), l’incohérence de certaines preuves et la sous-estimation d’autres (comme l’audio dans lequel Andrej Mironov lui-même, peu avant sa mort, dit qu’ils [lui et les deux autres journalistes] sont pris sous des tirs croisés) et l’exclusion de toute enquête dans le camp séparatiste. Force est de constater que les amis d’Andrej Mironov ne se contentent pas d’un quelconque coupable.

La « logique » ayant conduit à la première condamnation et qui, nous le craignons, pourrait conduire à la seconde est celle commune à de nombreuses autres situations d’urgence judiciaire, dans lesquelles les procès et les peines ne doivent pas être équitables, mais « exemplaires », même s’il est porté atteinte à la présomption d’innocence et au renversement de la charge de la preuve.

C’est précisément ce qu’il s’est passé dans l’affaire Vitaly Markiv, si l’on en croit deux analyses précises de l’affaire effectuées par Enrico Zucca, substitut du procureur général de Gênes et Wayne Jordash, avocat anglais.

Il est vraiment regrettable et étonnant de voir que les milieux politiques et intellectuels, liés à la gauche la plus soucieuse de la garantie des droits civils, tolèrent dans cette affaire une condamnation et même une accusation basées sur la monstruosité de l’accusé, plutôt que sur les preuves (inexistantes) qui devraient démontrer sa responsabilité.

Vitaly Markiv est coupable car il est fasciste. Il est fasciste parce que c’est un militaire ukrainien et que tous les militaires de la Garde nationale de l’Ukraine sont fascistes.

Il s’agit de la logique du droit pénal dit « de l’auteur », dans lequel la preuve du crime est réputée être apportée par la personnalité de l’accusé. Vitaly Markiv est coupable non pas parce qu’il y a des preuves qu’il a fait ce qu’on lui reproche, mais parce que c’est un fasciste ukrainien.

De plus, si tous les militaires ukrainiens sont fascistes, alors ce sont eux les « mauvais », tandis que les « bons » sont les séparatistes pro-russes dirigés par le champion de l’antifascisme anti-ukrainien Vladimir Poutine. Les tirs qui ont tué Andrea Rocchelli et Andrej Mironov devaient forcément venir du camp ukrainien, et non du camp séparatiste pro-russe, car les « mauvais » ce sont les Ukrainiens. En outre, les tirs qui ont tué les deux victimes devaient être prémédités, et cet événement ne saurait être une fatalité, malheureusement monnaie courante pour les journalistes qui se trouvent dans un scénario de guerre au milieu d’affrontements entre groupes combattants.

Par conséquent, il n’est pas nécessaire d’effectuer une inspection du lieu des faits (où il n’y a désormais plus de combats et qui est donc sans risques) ou de recueillir des preuves techniques permettant de prouver la validité de l’accusation. Par contre les preuves qui donnent raison à la défense de Vitaly Markiv, comme par exemple la trajectoire des balles déduite des photos des impacts sur la voiture qui transportait les journalistes, ne sont pas suffisantes.

Il est sans importance de prouver que Vitaly Markiv se trouvait bien sur le lieu des faits, comme le prétend l’accusation, qu’il avait depuis sa position un visuel et un instrument d’observation suffisamment performant pour reconnaître la cible et donc savoir qu’il s’agissait ou non de journalistes, et qu’il a joué un rôle déterminant dans la coordination de l’attaque.

Tout cela est inutile, car la preuve de la culpabilité de Vitaly Markiv est Vitaly Markiv lui-même. Exactement comme pour le procès d’Adriano Sofri 1 où la responsabilité de l’accusé fut prouvée par son identité, sa personnalité et son idéologie politique. Trois éléments que les accusateurs ont considérés comme les plus plausibles et convenables. Nous savons que ce parallèle déplaira à beaucoup d’accusateurs de Vitaly Markiv, mais, à parties idéologiquement inversées, il s’agit sans aucun doute de l’exemple le plus parlant.

Dans les motifs du jugement, le renversement psychologique de la dynamique de la guerre a été tellement mis en avant qu’il est question, dans deux lapsus révélateurs, « d’insurgés ukrainiens », non pas en référence aux séparatistes et aux forces russes sous couverture, mais à l’armée ukrainienne. De plus, la responsabilité du conflit n’est attribuée ni à la volonté de sécession territoriale de la faction pro-russe, ni aux objectifs de déstabilisation de l’Ukraine européiste par Moscou, mais à la « déclaration d’indépendance de l’Ukraine », qui remonte à 1991, soit bien avant les événements de la place Maïdan de 2014.

Les bavures de l’accusation, qui a demandé à saisir un enregistrement en prison après son arrestation dans lequel il aurait dit : « nous avons supprimé un journaliste », démontrent également que Vitaly Markiv était déjà présumé coupable lors de son procès. En réalité, la mise sur écoute traduite en présence de la défense de l’accusé prouve que les propos tenus par Vitaly Markiv lors de son incarcération étaient complètement différents de ceux qui lui avaient été reprochés en première instance, à savoir : « Un journaliste a été tué en 2014, et maintenant ils veulent rejeter la faute sur moi ». Mais comme l’accusé avait « avoué » le meurtre à des journalistes (qui ne l’avaient même pas remarqué) peu après les faits, il est évident qu’il l’avait aussi avoué en prison pour s’en vanter, n’est-ce pas ?

Le procès tout entier est truffé de ces pièges idéologiques, jusqu’à l’admission comme preuve d’un faux document diffusé par un site de propagande russe et utilisé pour discréditer les témoins de la défense, dans lequel est révélé un plan visant à disculper Vitaly Markiv et tromper les juges italiens. Sans parler d’un rapport de l’OCDE, présenté comme une preuve de la violence ukrainienne contre les journalistes, qui accuse en réalité le camp pro-russe.

Si, comme nous le craignons, la cour d’appel de Milan confirme la sentence, même en l’allégeant, pour un crime qu’il ne pouvait et ne voulait pas commettre, Vitaly Markiv ne sera pas la seule victime d’une justice injuste. De même que les juges et les accusateurs ne seront pas les seuls responsables de cette tragédie, qui ne réparerait en aucun cas celle qui s’est produite le 24 mai 2014 à Sloviansk, mais ne ferait que s’y ajouter.

Raffaele Della Valle, avocat de Vitaly Markiv, mais aussi l’un des défenseurs historiques d’Enzo Tortora 2 et l’une des figures les plus influentes de la profession en Italie, a déclaré avoir vu dans le procès en première instance des choses qu’il n’avait jamais vues en cinquante-deux ans de carrière. C’est à lui et à sa ténacité que nous devons la clarté et les informations, malheureusement insuffisantes, concernant cette affaire judiciaire littéralement folle tant dans ses prémisses qu’au cours de la procédure.

En première instance, Vitaly Markiv a été condamné d’une manière telle que personne ne devrait jamais être condamné dans un État de droit. Cette condamnation a été principalement imposée par les accusateurs de Vitaly Markiv, qui estimaient que c’était le seul moyen d’honorer la mémoire de leur proche, ami et collègue Andrea Rocchelli.

Tout comme ses camarades de Memorial, nous qui avons connu Andrej Mironov en tant que militant démocrate russe ayant soutenu de nombreuses batailles du Parti radical italien, pensons qu’honorer sa personne ne signifie pas condamner un coupable désigné et qu’au contraire, les trois ans de prison déjà purgés par Vitaly Markiv et la condamnation d’un innocent seraient un hommage obscène à la mémoire des deux victimes, ainsi qu’un outrage à la justice.

 

Publié en italien sur Linkiesta

Traduit par Luca Zinfollino | Voxeurop

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Notes:

  1. écrivain, journaliste et activiste italien condamné à vingt-deux ans de prison après une longue procédure judiciaire pour avoir été l’un des instigateurs de l’assassinat d’un commissaire de police en 1972
  2. présentateur italien injustement arrêté pour trafic de stupéfiants et association mafieuse en 1983

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