« Bruxellois révoltez-vous ! » – La société civile bruxelloise a ouvert la voie (5)

par Alain Maskens 1

Dans cette cinquième et dernière partie de son essai « Bruxellois Révoltez-vous ! Pour Bruxelles, pour la Belgique, pour l’Europe » 2, Alain Maskens lance un appel à tous les politiques et citoyens bruxellois pour qu’ils se mobilisent autour d’un projet bruxellois réellement trans-communautaire.

Dans l’extrait précédent de mon « Bruxellois révoltez-vous ! », j’appelais les acteurs politiques de Bruxelles à s’organiser sur une base régionale et non plus sur une base linguistique. Sur une base territoriale et non plus sur une base identitaire.

Dans ce présent et dernier extrait de ce court ouvrage, je voudrais illustrer combien les politiques sont en cela très largement devancés par la société civile 3.

Rappelons que les principales forces sociales de Bruxelles sont organisées sur une base territoriale et non linguistique, que l’on parle des syndicats (FGTB, CSC, CGLSB) ou du patronat (actuellement BECI).

Rappelons le KunstenFestivaldesArts (créé en 1994) et la Zinneke Parade (initiée en 2000), projets bi(multil)lingues des mondes associatif et culturel, qui ont dû faire des contorsions administratives pour exister en dépit des barrières communautaires 4.

Rappelons le Manifeste bruxellois, qui prévenait dès 2003 :

«Un énorme écart  s’est creusé entre la réalité bruxelloise d’aujourd’hui – une grande région multilingue et multiculturelle – et les institutions belges actuelles fondées sur le clivage linguistique essentiellement bi-communautaire des années 1950-80. Ce clivage est maintenant dépassé par les faits, et la persistance de cet écart entraîne pour la population bruxelloise un ensemble de conséquences défavorables auxquelles il convient de remédier. »

Le Manifeste appelait à adapter les institutions pour

« …soutenir un enseignement multilingue, des activités interculturelles, des services publics et des médias bruxellois multilingues. »

En outre, le Manifeste invitait déjà

« …les responsables politiques bruxellois à abandonner le clivage linguistique bi-communautaire et à s’organiser au sein de mouvements bruxellois, réellement représentatifs de la communauté des Bruxellois. »

Rappelons le lancement en 2006 de Brussels Studies, une revue en ligne en trois langues dédiée à la publication d’articles académiques concernant Bruxelles 5.

Rappelons l’Appel « Nous existons ! Wij bestaan ! We exist ! » signé fin 2006-début 2007 par plus de 10.000 citoyens bruxellois. Ils affirmaient que

«… la population bruxelloise ne se laisse pas réduire à deux groupes, ‘Flamands’ d’un côté, ‘Francophones’ de l’autre et ils appelaient à « laisser pour de bon derrière nous une Belgique où deux Communautés se font face, pour permettre que les trois Régions du pays s’épanouissent côte à côte, chacune avec une identité propre et des institutions efficaces. »

Ils appelaient également

« … tous les mandataires politiques bruxellois, quelles que soient les langues qu’ils parlent, à prendre acte de l’existence d’une véritable communauté des Bruxellois et à se donner pour tâche de la représenter dans sa totalité. »

Rappelons les Etats généraux de Bruxelles (EGB), organisés en 2008-2009 par les dix organisations 6 de la « Plate-forme de la société civile » avec le soutien de l’ULB (Université libre de Bruxelles), la VUB (Vlaamse Universiteit Brussel), et des FUSL (Facultés universitaires Saint-Louis – devenues depuis Université Saint-Louis, USL). Les EGB ont mobilisé plus de 2 600 personnes, toutes langues confondues, dans l’une ou l’autre des dix-huit réunions de réflexion consacrées à l’avenir de Bruxelles. Dans leurs conclusions, les Etats généraux constataient à leur tour :

« Aujourd’hui la gestion de la Région de Bruxelles-Capitale se caractérise par un manque de cohérence entre les sept différents niveaux de pouvoir chargés de la gestion de la ville, par une faible autonomie par rapport au fédéral et aux autres entités fédérées et par une concurrence avec les pouvoirs communaux de la Région. Ces trois particularités donnent lieu à une grande inefficacité et à une faible lisibilité pour le citoyen. »

Rappelons le lancement en 2009 d’un « Plan culturel pour Bruxelles 7 » conjointement par les deux associations faîtières, néerlandophone et francophone, du monde de la scène : le Réseau des Arts à Bruxelles (RAB), le Brussels Kunstenoverleg (BKO). Ce plan constate notamment :

« À moyen terme, la régionalisation d’une importante partie des compétences culturelles des Communautés est souhaitable, même si celles-ci jouent un rôle positif dans le développement des arts et de la culture à Bruxelles. Dans une approche progressive, il faut prioritairement corriger les failles d’une gestion exclusivement communautaire des matières culturelles. »

Rappelons le lancement en 2011, conjointement par la VUB, l’ULB, et l’USL, du Brussels Studies Institute (BSI). Son objectif est de développer une connaissance interdisciplinaire de  la complexité urbaine bruxelloise, en lien avec les acteurs de terrain.

Rappelons le lancement en 2013 du plan Marnix pour un Bruxelles multilingue 8. De nombreuses autres initiatives citoyennes transcendent dans le quotidien le repli communautaire 9 et mériteraient d’être évoquées ici.

Rappelons que dans de nombreux commerces et entreprises bruxelloises, le multilinguisme est la norme et le monolinguisme l’exception.

Rappelons encore qu’à l’heure actuelle, dans 47% des familles bruxelloises on parle au moins deux langues 10. Que 68% des Bruxellois considèrent favorablement l’enseignement bilingue 11. Que pour les élections régionales, la moitié des Bruxellois opteraient – s’ils en avaient le choix – pour des listes électorales bilingues ou plus largement représentatives de la société bruxelloise (ce qui est encore toujours interdit), contre 27% en faveur de listes unilingues francophones, ou 4% en faveur de listes unilingues néerlandophones 12.

Rappelons enfin l’initiative des ces citoyens qui, lassés de la surdité des politiciens « traditionnels », lançaient en 2008 un parti bi(multi)lingue bruxellois, Pro Bruxsel 13.

Au fond, à Bruxelles, il n’y a que dans les partis politiques traditionnels et les administrations communautaires que l’on continue à croire que le monde normal est unilingue…

J’en appelle donc aux responsables politiques bruxellois qui sont assez jeunes de cœur et d’esprit pour oser le XXIe siècle : bazardez le binarisme linguistique dépassé des partis traditionnels ! Regroupez-vous en partis bruxellois. Et proposez à vos partis frères dans les régions voisines de vous fédérer avec eux au niveau national 14 !

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Notes:

  1. médecin et essayiste, l’un des pionniers du « nouveau mouvement bruxellois ».
  2. « Bruxellois révoltez-vous! Pour Bruxelles, pour la Belgique, pour l’Europe », AirEdition (www.dnao.be), février 2014
  3. Voir notamment les numéros 2103 et 2104 du Courrier Hebdomadaire du CRISP (2011) : « Le Nouveau Mouvement Bruxellois », par Jean-Paul Nassaux.
  4. Chacun de ces deux projets a dû se structurer en deux asbl, l’une francophone, l’autre néerlandophone, pour pouvoir obtenir des subsides officiels ! A noter qu’à partir de 2014 en principe, suite à la réforme de l’Etat, la Région pourra – enfin – soutenir des actions « biculturelles pour autant que celles-ci soient d’intérêt régional ».
  5. (http://www.brusselsstudies.be/fr/brussels-studies-la-revue-scientifique-electronique-pour-les-recherches-sur-bruxelles.)
  6. La CSC-Bruxelles, la FGTB-Bruxelles, Brussels Enterprises Commerce and Industry (BECI), le Réseau des Arts à Bruxelles (RAB), le Brussels Kunstenoverleg (BKO), le Brusselse Raad voor het Leefmilieu (BRAL), Inter-Environnement Bruxelles (IEB), Aula Magna, bruXsel forum et Manifesto
  7. (http://www.reseaudesartsabruxelles.be/fr/plan-culturel-pour-bruxelles/plan-culturel-pour-bruxelles.)
  8. (http://marnixplan.org/?lang=fr.)
  9. Citons notamment « Het werkt, ça marche » (http://www.nl-fr.be/ ); les Brussels Summer Universities organisées chaque premier samedi de septembre par Aula Magna ; la Brussels Academy (http://brusselsacademy.wordpress.com/) et sa Nuit du Savoir sur Bruxelles ; « Platform Kanal » (http://www.platformkanal.be ) ; « Brussels Metropolitan » (http://www.brusselsmetropolitan.eu/FR.)
  10. Rudi Janssens, Meertaligheid als cement van de stedelijke samenleving – een analyse van de Brusselse taalsituasie op basis van taalbarometer 3. VUV Press, Brussels, 2013
  11. Rudi Janssens, op. cit., p. 60.
  12. Rudi Janssens, op. cit., p. 125.
  13. (www.probruxsel.beou https://www.facebook.com/PROBRUXSEL.)
  14. L’absence de partis nationaux constitue une des grandes faiblesses du fédéralisme belge. Comme le signale Caroline Van Wynsberghe : « Ces derniers jouent habituellement le rôle de forum de discussion et permettent de tisser des liens entre les différentes communautés. Privé de ces lieux de rencontre, le discours politique belge met l’accent sur l’opposition entre les composantes du pays plutôt que sur les différends idéologiques ». L’ « exemple » belge. Les faiblesses de la formule fédérale mise en place en Belgique. (http://ideefederale.ca/wp/wp-content/uploads/2011/04/Belgique.pdf .), p.4 (Op. cit., p.4)

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